Article N° 8293
LIBÉRALISATION DU CAPITAL DES PHARMACIE
Qui doit posséder la pharmacie : la finance ou le pharmacien ?
Abderrahim Derraji - 28 février 2026 09:38Depuis la publication des recommandations du Conseil de la concurrence sur la distribution pharmaceutique, la profession est entrée dans une zone de turbulence. Non pas parce qu’elle découvrirait sa fragilité économique – les pharmaciens la vivent chaque jour – mais parce que, pour la première fois, l’officine semble analysée d’abord comme un marché à réformer, et non comme un pilier sanitaire à
consolider.
Le diagnostic posé est sévère : un réseau dense, fragmenté et économiquement sous tension. En moins de dix ans, le Maroc est passé d’environ 9 000 à plus de 14 000 pharmacies, alors que la population n’a progressé que de 8%. On compte aujourd’hui près de 2 600 habitants par officine, un ratio nettement inférieur aux seuils d’équilibre observés dans de nombreux pays. Cette surdensité crée mécaniquement une baisse du chiffre d’affaires moyen et fragilise la viabilité de nombreuses pharmacies.
À cette pression démographique s’ajoutent les baisses successives des prix des médicaments, en particulier dans la tranche T11, qui érodent des revenus reposant presque exclusivement sur la marge réglementée. Autrement dit, le pharmacien marocain reste payé pour le produit qu’il délivre, non pour l’acte de santé qu’il accomplit.
D’autres dysfonctionnements aggravent la situation : non-respect du circuit légal de distribution, concurrence de certains établissements de soins sur des segments relevant normalement de l’officine, multiplication des références génériques qui alourdissent les coûts de stockage en l’absence de droit de substitution. Autant de facteurs qui mettent sous pression un modèle déjà fragilisé.
Face à ce constat, les propositions du Conseil de la concurrence s’articulent autour de cinq axes : régulation de l’implantation, diversification de la rémunération par les actes pharmaceutiques, mécanismes de soutien financier, étude d’impact sur les prix et ouverture progressive du capital.
Sur les quatre premiers points, le débat est non seulement possible, mais nécessaire. La profession réclame depuis longtemps une régulation démographique fondée sur des critères sanitaires, une rémunération des services pharmaceutiques (suivi des maladies chroniques, éducation thérapeutique, vaccination,etc.) et des mécanismes de soutien pour les officines en difficulté, notamment dans les zones fragiles. Ces réformes permettraient de faire évoluer le pharmacien d’un rôle essentiellement commercial vers une véritable fonction de soins de proximité.
C’est l’ouverture du capital qui concentre les inquiétudes. Ses défenseurs y voient un levier d’investissement, de modernisation et de mutualisation des moyens. Les pharmaciens, eux, y perçoivent un risque majeur : la dissociation entre pouvoir économique et responsabilité sanitaire. Or la pharmacie n’est pas un commerce comme les autres. Elle repose sur un principe fondamental : celui qui le pharmacien titulaire assume personnellement la responsabilité professionnelle et déontologique. Cette unité entre capital, contrôle et exercice garantit l’indépendance du pharmacien dans la dispensation du médicament et dans le conseil au patient.
L’argument des comparaisons internationales est souvent avancé pour justifier une libéralisation. Mais toutes les expériences ne vont pas dans le même sens. Dans plusieurs pays européens où la propriété est réservée aux pharmaciens et l’implantation régulée, la couverture territoriale reste homogène et l’accès au médicament relativement équilibré. À l’inverse, certaines libéralisations ont conduit à une concentration des officines dans les zones rentables et à l’apparition de véritables déserts pharmaceutiques dans les territoires moins attractifs.
Peut-on se permettre un tel risque dans un pays où l’accès aux soins demeure inégal selon les régions ? L’officine joue souvent le rôle de premier point de contact sanitaire, notamment dans les zones où la présence médicale est limitée. Fragiliser ce maillage reviendrait à affaiblir un levier essentiel de santé publique.
Il convient également de rappeler que la jurisprudence européenne (arrêt Apothekerkammer des Saarlandes, CJUE, 2009) reconnaît la protection de la santé publique comme un objectif d’intérêt général supérieur, permettant aux États de réserver la propriété et l’exploitation des officines aux pharmaciens afin de garantir l’indépendance professionnelle et la sécurité de la chaîne du médicament.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le modèle doit évoluer – il le doit – mais dans quel sens. Moderniser sans financiariser, diversifier sans marchandiser, soutenir sans déréguler. La pharmacie marocaine a besoin d’une réforme structurelle, mais aussi d’une politique pharmaceutique claire.
Les priorités sont connues : instaurer une rémunération des actes pharmaceutiques, réguler l’implantation selon des critères territoriaux, renforcer le respect du circuit légal du médicament, accompagner la transition numérique des officines et mettre en place des mécanismes de soutien ciblés pour les structures les plus vulnérables. Ce sont ces leviers qui permettront d’améliorer l’accès aux soins tout en assurant la viabilité économique du réseau.
Au fond, le débat dépasse la seule profession. Il pose une question de société : voulons-nous un réseau officinal conçu comme une infrastructure de santé publique, fondée sur la proximité et la confiance, ou un marché ouvert aux logiques de concentration et de rentabilité ?
De la réponse dépendra non seulement l’avenir des pharmaciens, mais aussi celui de l’accès équitable au médicament pour l’ensemble des citoyens. Car derrière la question du capital des officines se joue, en réalité, le modèle de santé que nous souhaitons construire.
ABSTRACT
Modernizing Without Merchandising: Rethinking Pharmacy Policy for Public Access
Since the Competition Council’s recommendations on pharmaceutical distribution, Morocco’s pharmacy sector faces unprecedented scrutiny, framed as a market to reform rather than a public health pillar. Rapid pharmacy growth and successive medicine price cuts have strained economic viability, while regulatory gaps and rising operational costs exacerbate fragility. Proposed reforms include regulating pharmacy density, diversifying remuneration for pharmaceutical services, financial support mechanisms, and gradual capital opening. While modernization is needed, professionals warn that separating ownership from professional responsibility risks undermining access and equity. The debate ultimately reflects a societal choice: a pharmacy network as a public health infrastructure or as a
market-driven entity.
market-driven entity.
Source : PharmaNEWS
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